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Solidarité et Paix
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Les défis de la mondialisation |
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Les défis de la mondialisation pour nos sociétés et pour la vie religieuse
Article paru dans la revue des PSA Le Pain de chez nous fin 2009 Cécile Renouard, Secrétariat international JPIC PSA-RA, octobre 2009
Religieuse de l’Assomption, ma formation m’a amenée à travailler sur la mondialisation vue sous l’angle de la responsabilité sociale des multinationales dans les pays du Sud : J’ai rédigé ma thèse de doctorat sur ce sujet à partir d’une analyse théorique mais aussi d’enquêtes de terrain menées au Kenya et au Nigéria dans les filiales de Total, Lafarge, Unilever et Michelin. Des enquêtes plus récentes m’ont conduite au Ghana (Alcan racheté par Rio Tinto) et au Bangladesh (activités de Grameen Danone).Je mène actuellement une recherche académique sur trois ans: il s’agit de suivre les activités des pétroliers dans le delta du Niger, au Nigeria, et de réfléchir à l’impact de l’activité pétrolière sur le développement local et territorial.
 Le modèle de croissance économique dominant depuis une vingtaine d’années, le modèle libertarien, a permis l’augmentation des richesses globales mais n’a pas empêché l’accroissement des inégalités à l’intérieur des sociétés et entre sociétés ; il existe aussi une tension très forte entre un modèle libéral, pluraliste, sous-tendu par la défense de la démocratie et des droits de l’homme, et la tendance à une affirmation identitaire. Régis Debray dit qu’il existe une « mondialisation des objets » et une tendance à une « tribalisation des sujets » : c’est une façon de souligner les tensions entre, d’une part, l’homogénéisation technique liée à la circulation aisée des capitaux, des biens, des services et, d’autre part, le pluralisme culturel revendiqué haut et fort. Comment la mondialisation peut-elle permettre à la fois une croissance plus harmonieuse et équitable et un respect des particularités à l’échelle de la planète ? Nous pouvons distinguer la globalisation comme ouverture des frontières et circulation des hommes, des capitaux, des idées, des biens et des services et la mondialisation comme interdépendance entre les sociétés. La globalisation financière est une des causes de la crise économique et financière actuelle. Mais cette crise est également écologique, énergétique, sociale et politique. Dans les lignes qui suivent, je voudrais donner un petit aperçu des tentatives récentes de régulation de la forme actuelle du capitalisme, pour souligner ensuite les enjeux éthiques, politiques et spirituels liés à la recherche d’une mondialisation plus humaine.
Le bilan des G20 d’avril et septembre 2009 est très décevant : contrairement à ce que les médias et les hommes politiques laissent entendre, la crise n’est pas du tout finie ; les réglementations des marchés financiers sont encore très insuffisantes et de nouvelles bulles spéculatives se constituent, risquant d’entraîner un nouveau krach mondial. La difficulté de réguler est en partie liée à la dépendance des économies américaine et anglaise à l’égard du système financier qui s’est mis en place depuis les années 1980. Il faut espérer que les défis climatiques immenses obligent tous les pays à repenser le système économique en fonction de critères éthiques et politiques, afin d’assurer un développement durable pour tous.
Enjeux éthiques de la mondialisation: Ils sont relatifs à une solidarité intra et inter générationnelle, rejoignant le projet du développement durable. Premier enjeu, la solidarité intragénérationnelle revient à se demander comment répartir plus équitablement nos richesses, ici et maintenant, entre sociétés et à l’intérieur de celles-ci. Mohamed Yunus (prix Nobel de la Paix 2006) a aussi exprimé cette visée sous la formule: “ So that my enjoyment will not take away the enjoyment of any other”. Comment bénéficier de ressources diverses tout en ayant le souci de l’accès de tout autre être humain à des ressources semblables? Le partage des richesses matérielles ne peut être déconnecté de la façon dont les personnes choisiront elles-mêmes leur existence au niveau individuel et collectif. Que faire pour que les différentes composantes du développement humain soient accessibles au plus grand nombre ? Quels principes de justice mettre en œuvre ? Le philosophe américain John Rawls, auteur d’une Théorie de la justice (1971), propose certains critères à adopter pour que les individus aient accès à des biens matériels mais puissent aussi acquérir ce qu’il appelle « les bases sociales du respect de soi », c'est-à-dire notamment la possibilité effective de participer à la vie politique, à la vie publique. En termes de répartition des ressources, Rawls préconise le recours au principe du maximin : maximiser la part des moins favorisés. Les répartitions doivent-elles se faire avant tout au niveau des Etats ? Ne faut-il pas penser aussi ce principe de maximisation à l’échelle internationale ? Et comment maximiser la part des pays les plus défavorisés ? Le deuxième enjeu éthique, celui de la solidarité intergénérationnelle est l’extension dans le temps du premier enjeu éthique relatif à l’ordre juste à rechercher, entre sociétés de la planète aujourd’hui. Il correspond au souci de transmission de notre patrimoine naturel et culturel aux générations futures et l’on y retrouve les enjeux écologiques liés à l’avenir de la planète et à sa survie. Dans ce cadre interviennent les réflexions autour des conséquences sociales, environnementales et politiques du réchauffement climatique. Il est intéressant que la notion de développement durable permette de penser à la fois ce souci d’équité intra générationnelle et la solidarité intergénérationnelle.
Enjeux politiques de la mondialisation : Le projet de développement durable est avant tout un projet d’ordre politique qui suppose (1er enjeu) de s’interroger sur l’articulation des différents niveaux décisionnels : coordonner les niveaux international, régional (européen, par exemple), national et celui des collectivités locales. Il faut se saisir des problèmes, certains au niveau des collectivités locales, d’autres, comme l’accès à l’eau, au niveau mondial, d’où le rôle des institutions ad hoc à promouvoir. Le 2ème enjeu politique est la conjonction des responsabilités publiques et privées ; les pays du Sud souffrent particulièrement des conséquences de la crise financière (baisse des transferts des migrants vers leurs pays, diminution des flux de capitaux privés, insuffisance de l’aide publique au développement…). De nouveaux phénomènes complexifient les rapports de force non seulement entre le Nord et le Sud mais aussi entre pays du Sud: l’appropriation des terres africaines par des Etats, des entreprises, des fonds spéculatifs étrangers en est un exemple significatif …
Enjeux spirituels de la mondialisation: La pensée sociale de l’Eglise donne une place centrale à la notion de développement et de justice mondiale. Je voudrais prendre comme fil conducteur la triple figure du prêtre, du roi et du prophète comme façon renouvelée de vivre chacun de nos vœux, aujourd’hui.
La figure du prêtre Les prêtres et les lévites dans la Bible sont ceux qui sont considérés avec les pauvres du Seigneur, comme « sans terre », et qui de ce fait dépendent des dons des autres pour leur subsistance et n’ont pas de pouvoir temporel. Ce sont eux qui assurent le service du Seigneur. Ils reconnaissent le don gratuit de Dieu dans sa Création et sont eux-mêmes libres pour le célébrer, pour louer et contempler cette œuvre de Dieu. Ainsi la figure du prêtre invite à la gratuité dans le rapport à la nature, aux biens qui sont à notre disposition. Au 17ème siècle, le philosophe français René Descartes disait de l’être humain - de plus en plus habile grâce aux sciences et techniques - qu’il devenait « comme maître et possesseur de la nature » ; nous sommes appelés à être plutôt « gérants et intendants de la Création » ! Cela suppose de s’émerveiller devant la création, de la contempler, de la recevoir comme un don avant de vouloir la dominer et la transformer. Tout nous est donné gratuitement et tout est remis entre nos mains. Le vœu de chasteté me semble bien en lien avec cette figure du prêtre ; c’est une façon de se rapporter au monde et aux autres sans vouloir les accaparer et les posséder pour soi, mais avec liberté et gratitude.
La figure du prophète La voix qui crie dans le désert ou dans la ville : Amos, Osée, Jonas ou Jean-Baptiste; le prophète est celui qui ne s’habitue pas à la violence et à l’injustice, qui dénonce toutes les hypocrisies et les formes d’oppression, celui qui s’indigne et sans cesse appelle à la justice et au partage. La voix prophétique rejoint l’utopie d’un monde de justice, d’équité, de solidarité. L’utopie, comme le souligne le scientifique Théodore Monod, « ce n’est pas l’irréalisable, c’est l’irréalisé, ce qui n’est pas encore mais pourrait être ». Le discours utopique remet en cause le discours dominant qui a tendance à dire que l’on ne peut changer le système : le risque, c’est que nos consciences s’endorment et que nous restions passifs. Cette figure du prophète peut nous aider à vivre le vœu de pauvreté comme un chemin de solidarité. Ne pas se résoudre à l’injustice et à la misère, et aux défaillances du système tel qu’il est. Le prophète est crédible parce qu’il tente d’être cohérent entre ce qu’il dit et ce qu’il fait et que sa parole est reconnue comme l’expression de ce qui est ; le prophète n’a rien à perdre. C’est bien celui qui est assez dépouillé de lui-même qui peut se rendre sensible aux injustices, les contester et transformer sa manière de vivre en reconnaissant ses propres incohérences.
La figure du roi Le roi, c’est celui qui est chargé des affaires de la Cité, celui qui est pris dans la complexité, dans les jeux de pouvoir. Celui qui dans le clair-obscur du réel doit dessiner des chemins de vie, pour le développement de tous dans sa communauté politique. Cela suppose de la patience et une intelligence des situations ; cela nécessite le consentement au réel, le discernement des signes des temps et l’obéissance au travail de l’Esprit dans ce temps présent. Les discours altermondialistes relèvent souvent de la voix prophétique qui dénonce et invite à un « autre monde possible » ; le Forum Social Mondial refuse d’ailleurs toute récupération politique. Ensuite il faut bien tenter d’inscrire les initiatives éparses dans des institutions, de façon à transformer les structures injustes, et c’est là qu’intervient la figure royale. L’enjeu est donc de faire grandir à la fois l’autonomie et la dépendance : l’autonomie et la créativité, pour imaginer de nouveaux chemins ordonnés à la justice du Royaume ; et la dépendance à l’égard du réel et de sa pesanteur, où nous croyons que l’Esprit fait son œuvre, patiemment. Il me semble que le vœu d’obéissance peut y trouver là une expression renouvelée. Le critère est finalement cette obéissance individuelle et collective aux signes des temps, au travail de l’Esprit pour contribuer à la transformation de la société.
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